Homo fractalis

Mettre les données en commun (sortir du big data bluff)

Cet article est un commentaire sur le billet de Valérie Peugeot (prospectiviste à l’Orange Labs, membre du CNNum et militante des biens communs avec Vecam) « Données personnelles : sortir des injonctions contradictoires », il clôture également le sémiraire sur les biens communs (master Infocom de l’Univ. Paris Nanterre et  master Archinfo de l’ENS de Lyon) auquel j’ai assisté ce semestre.  

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Comme le rappelle Valérie Peugeot en ouverture de son article, de nombreuses postures se sont succédées ces trois dernières années face au phénomène « big data ». La première phase a été de considérer la donnée comme le nouveau pétrole du XXIème siècle (cf la tribune de Stéphane Grumbach et Stéphane Frénot dans Le Monde) et comme un signe marquant la fin de la théorie et de la science (cf la tribune de Chris Anderson dans Wired). La deuxième phase a commencée après les révélations de l’affaire Snowden, nous avons alors réalisé que les big data amenaient à une surveillance planétaire et que cette surveillance réaffirmait la suprématie géopolitique des Etats-Unis sur le monde, puis ce qu’ils disposent à la fois des armes du contrôle, et des plateformes permettant ce contrôle (Google, Facebook, Twitter…).

La troisième phase dans laquelle nous nous trouvons en ce moment est la phase que j’appelle « big data bluff » :  nous croyons de moins en moins dans les données massives et plusieurs chercheurs ont pointés les défaillances méthodologiques et les biais induits par l’utilisation des données massives.

Ces trois phases ont apportées une liste de scandale : scandale de la surveillance (NSA, Prism), scandale de la prédation économique (les grands acteurs de l’internet pillant nos données personnelles), et conséquence des deux premiers : un scandale politique du fait de l’incapacité des Etats à répondre à ces enjeux. Si la puissance publique comme la puissance privée est incapable de répondre à ces enjeux, la société civile s’organise alors et la communauté de pensée des biens communs rentre dans la bataille. Ainsi l’une des propositions de Valérie Peugeot est la création de sphères de partage des données personnelles, de mise en commun de ses ressources entre puissance publique, privée et société civile. Je vais détailler plus bas les trois postulats pour la réalisation de cette proposition.

1er postulat : La donnée personnelle comme bien commun

Valérie Peugeot nous propose de considérer les données personnelles comme des biens communs, alors même qu’elles représentent (dans notre imagination?) l’intimité de notre vie en ligne. L’idée de V.Peugeot est de sortir de trois impasses qui ne répondent pas aux problématiques de surveillance : empêcher la collecte de donnée (elle est consubstantielle du numérique), passer à un régime de propriété des données (c’est à dire empêcher l’innovation), protéger les données par la cryptographie (la technologie seule n’est pas une solution à un problème socio-technique).

Considérer la donnée personnelle comme un bien commun c’est bien induire que cette problématique est l’affaire de tous, des États, des entreprises et des individus eux-mêmes. Comme l’affirme le chercheur Olivier Ertzscheid sur son blog, afin de considérer les données personnelles comme des biens communs, il nous faut répondre à ce scandale économique de la prédation des grandes plateformes :

« Les données personnelles sont aujourd’hui des biens communs. Prétendre le contraire équivaudrait à affirmer que les données communes sont des biens personnels. Ce qui est le credo et le confiteor de l’ensemble des firmes en faisant aujourd’hui commerce. Pour Google, Facebook et les autres, NOS données communes, c’est à dire la somme des données individuelles collectées par eux-mêmes ou des services tiers affiliés, NOS données communes sont considérés comme étant leur propriété, leurs biens personnels. »

Il s’agit bien de sortir d’une propriété privée et d’une propriété publique pour aller vers un autre type de propriété, la propriété partagée des biens communs. Cela ne veut pas dire que les données vont appartenir à tous le monde, comme l’affirme Valérie Peugeot dans sa définition des communs, il n’est pas question de créer des zones de non-droit mais de rétablir la balance et de partager cette ressource de façon plus égalitaire.

2 ème postulat : la constitution d’une communauté garante du bien commun.

Pour garantir, administrer et gouverner cette ressource qu’est la donnée, nous avons besoin de créer des communautés aux intérêts partagés, il s’agit d’aller vers ”un glissement de logiques purement délégatives à des approches plus contributives” (V.Peugeot), la gouvernance ne doit pas être réalisée que par des experts mais aussi par la multitude, par les collectifs militants comme par les entrepreneurs. Dans notre séminaire, André Gunthert a d’ailleurs bien montré que les biens communs informationnels devaient être partageables et ré-appropriables par les amateurs afin de perdurer.

Cette communauté va organiser des règles de gouvernance s’appuyant sur un faisceau de droits : un ensemble de droits différents alloués sur une même ressource à des acteurs privés, publiques comme associatifs.

La volatilité des données étant très importantes, afin qu’elles soit ré-appropriées par une communauté, celle-ci devraient avoir en main des outils de collecte, d’analyse et de visualisation de la trace comme en développent par exemple l’IRI, ou le Médialab de Sciences-Po.

3 ème postulat : le faisceau de droits comme mode de gouvernance du bien commun

Valérie Peugeot identifie trois types de droits pour la gouvernance des données personnelles :

♦ des droits garantis par défaut aux personnes : qui collecte ses données ? qu’est ce qu’on collecte réellement ?

♦ des droits garantis à la plateforme qui collecte les données, exemple : le droit de collecter pour améliorer la relation client.

♦ l’échange de données aux profits d’un service, exemple : le projet Mes Infos présenté plus bas.

Afin de garantir le bien commun, une seule entité (individu, État, entreprise) ne pourra plus obtenir un monopole sur la gestion de ses données (sauf sur les données sensibles) : les données publiques seront réutilisées par des entreprises, les données des entreprises seront ouvertes pour favoriser l’innovation, le partage de données personnelles sera encadré et régulé par un bouquet de droits.

Un exemples de sphère de données en communs : Mes Infos (Fing).

Inspiré par les idées de Vendor Relationship Management (VRM) de Doc Searls, et de l’initiative anglaise Mi data, le projet Mes Infos de la Fing consiste à fournir à un panel de 100 personnes un tableau de bord leurs permettant de visualiser les données qu’ils partagent avec des entreprises. L’idée du VRM est de renverser la relation client en fournissant un outil de gestion pour le client, alors que jusqu’à maintenant seulement les entreprises disposent de cet outil (le CRM).

Chaque participant de l’expérimentation doit au moins être client de trois entreprises partenaires du projet, ainsi les données personnelles sont partagées entre le client qui sait qu’elles données il partage et l’entreprise qui lui renvoie des visualisations de ses données. La plateforme de cloud personnel Cozy Cloud récupère et rend visible le tout sous la forme d’un dashboard. La fing expérimente bien alors une sphère de données en commun.

Deux initiatives pour une ré-appropriation de nos données : Infolab (Fing) et Datatherapy (MIT Medialab). 

En même temps que le lancement du projet Mes Infos, la Fing a démarrée un projet intitulé Infolab qui vise à la création de lieux dédiés à la collecte, manipulation, ré-appropriation de données. Sur le même mode que les fablabs qui prototype des objets, l’idée de l’infolab est de prototyper des usages des données : visualisations, modèles d’affaires, gestion de la donnée publique…

Aux États-Unis, le MIT Center for Civic Media a démarré le projet Datatherapy, très proche de l’Infolab, ce projet tente d’accompagner des collectifs de citoyens dans la manipulation de données, c’est un projet à la fois méthodologique (construire des outils pour la médiation numérique) et opérationnel (organisation d’ateliers).

Ces deux initiatives viennent compléter les propositions de Valérie Peugeot et permettraient de construire des communautés autour de la gestion de données en bien commun.

Credit image de une : Garrett Lockhart pour Dis Magazine

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